Élections 2023: Corneille Nangaa lance déjà les premiers préparatifs techniques !
C’est un nouveau glissement dont il se serait, à l’en croire, volontiers passé. Alors que son mandat a officiellement expiré en juin 2019, Corneille Nangaa occupe toujours les fonctions de président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). “Je le fais parce que c’est mon devoir d’homme d’état”, assure-t-il d’un ton détendu, espérant tout de même pouvoir bientôt tourner la page.
Toujours installé dans les locaux vétustes de la Ceni, sur le boulevard du 30 juin, le chef d’orchestre des dernières élections devra vraisemblablement s’armer d’un peu de patience. Priorité de la session parlementaire qui s’est ouverte le 15 septembre, la quête de son successeur semble au point mort, à deux ans du prochain scrutin. Désaccord entre confessions religieuses pour le choix du président, critiques de certains députés sur les réformes électorales, tensions autour du partage des postes au sein du futur bureau de la Ceni… Après plusieurs semaines de tractations, le processus accuse du retard et l’hypothèse d’un glissement du calendrier électoral recommence à alimenter le débat.
Dans l’attente de la désignation des nouveaux animateurs de la commission, c’est donc le bureau sortant, dirigé par Nangaa, qui s’est lancé ces derniers jours dans les premiers préparatifs techniques des prochaines élections. Le week-end du 18-19 septembre, le patron de la Ceni a même réuni plusieurs cadres de l’institution pour entamer une réflexion sur l’évaluation du matériel disponible ou encore la révision du budget électoral. “Si les élections doivent avoir lieu en 2023 il y a des opérations qu’il faut pouvoir lancer dès maintenant. Quand le pasteur Mulunda a pris ses fonctions en 2011, la plupart des travaux avait été impulsés par son prédécesseur, l’abbé Malu Malu”, justifie Nangaa qui met en avant son “expérience de ce processus complexe”.
Lobbying face aux sanctions
Reste que le maintien au premier plan de celui qui a œuvré pour l’organisation du scrutin qui s’est tenu en décembre 2018, avec deux ans de retard, n’est pas du goût de tout le monde, notamment des chancelleries qui ont critiqué le déroulement du dernier processus électorales et se montrent de plus en plus insistantes sur l’importance de la tenue d’élection transparentes et équitables en 2023.
Cible privilégiée de l’opposition, et notamment de Martin Fayulu, qui revendique toujours sa victoire à la dernière présidentielle et l’accuse d’être « l’artisan du désordre institutionnel actuel », Nangaa, lui, n’en a cure des critiques. “Le processus de 2018 a été un très bon processus”, martèle-t-il, admettant à peine que, “comme pour toute œuvre humaine”, il y a eu “quelques imperfections”.
Le patron de la Ceni a beau rester droit dans ses bottes, il n’est pas ressorti indemne de cette séquence. Visé par des sanctions américaines depuis 21 mars 2019, avec son vice-président Norbert Basengezi et le fils de ce dernier, également conseiller à la Ceni, Marcellin Basengezi, Nangaa est accusé de corruption, de détournement des fonds opérationnels de la Ceni et d’entrave au processus électoral.
Ces “sanctions injustes”, comme il les qualifie, Nangaa tente, en vain pour l’instant, de s’en débarrasser. Pour l’aider outre-Atlantique, il s’est tourné vers le cabinet d’Erich Ferrari, spécialiste des procédures en lien avec des sanctions du Trésor américain. Ces derniers mois Nangaa a multiplié les échanges avec sa défense, effectuant des déplacements entre Addis-Abeba et Kinshasa, sans parvenir à obtenir la levée de ces mesures. “Ces sanctions m’ont beaucoup perturbé, admet-il. Je ne les reconnais pas et je n’ai même pas pu me défendre puisque je les ai appris par la presse”.
Je n’ai jamais été dans les mines
S’il se démène autant pour obtenir une levée des sanctions c’est aussi parce que celles-ci perturbent certains de ses projets de reconversion. En plus du gel de ses avoirs aux États-Unis, Corneille Nangaa et ses deux collègues de la Ceni sont aujourd’hui empêchés, par le Trésor américain, de réaliser des transactions avec toute personne se trouvant aux États-Unis Un obstacle pour Nangaa qui s’investit depuis longtemps dans le domaine agricole et souhaite, une fois la page Ceni tournée, développer ses affaires. Selon lui, certaines de ses transactions en franc congolais feraient également l’objet de restrictions.
Membre du Conseil interprofessionnel pour la promotion de l’agriculture, qui regroupe les professionnels du secteur, s’investit tout particulièrement dans le Haut-Uélé, province que dirige son frère Christophe Nangaa Baseane,depuis 2019. “Je suis avant tout un fermier”, clame-t-il fièrement en énumérant ses projets de riziculture, d’huile de palme et ses autres investissements dans la Tshopo et dans la Mongala.
La discussion se crispe lorsque l’on aborde les autres projets qui lui sont attribués. En janvier 2021, l’ONG The Sentry a publié une nouvelle enquête dans laquelle elle épingle le patron de la Ceni. Ce dernier est accusé d’avoir confié, en janvier 2018, un contrat de gré à gré d’une valeur de sept millions d’euros pour la révision du fichier électoral à deux sociétés dont l’une était détenue par un futur associé, Romer Abotome Bekabisya. Élu député dans la province d’origine de Corneille Nangaa, ce dernier va, selon The Sentry, s’associer au patron de la Ceni et d’autres investisseurs en février 2019 pour créer une société minière censée explorer des gisements dans le Haut-Katanga, province riche en cuivre et en cobalt. Ce partenariat aurait, selon les dires d’Abotome, périclité après la mise en place des sanctions américaines contre Nangaa. Le patron de la Ceni, lui, n’avait pas répondu aux questions de l’ONG. “Je n’ai jamais été dans les mines, mais si je l’avais été ça aurait été mon droit”, assure-t-il aujourd’hui.
Consultant dans l’ombre
Les déboires de Corneille Nangaa ne sont pas qu’économiques, ils sont aussi politiques. Longtemps vu comme un proche de Joseph Kabila, avec qui il continue d’échanger, ses relations avec certains cadres du camp de l’ancien président se sont fortement dégradées. C’est notamment le cas avec le candidat du raïs, Emmanuel Ramazani Shadary. Selon certains proches des deux hommes, ce dernier n’a pas digéré de ne pas avoir été proclamé vainqueur de la présidentielle, ce que Nangaa dément. “J’ai parlé avec lui il y a à peine plus d’un mois”, assure-t-il. “Il n’est pas le seul, je parle avec les confessions religieuses, avec Adolphe Muzito aussi. C’est normal qu’à l’issue d’un scrutin ou vous avez 16 000 prétendants pour 500 places de députés et 21 candidats pour un seul président de la République, qu’il y ait des déçus. Mais les gens se cherchent des boucs émissaires.”
S’il est en délicatesse avec une partie du camp de l’ancien président, plusieurs sources confirment que Nangaa joue aujourd’hui un rôle officieux de consultant sur les questions électorales auprès de Félix Tshisekedi. “Lorsque le président a besoin d’un avis sur certaines questions, il me consulte”, reconnaît simplement Nangaa, sans donner plus de détails. Une proximité qui lui permet, en l’absence d’un successeur, de rester au centre du jeu.
Tiré de Jeune Afrique.
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