Kisangani, autrefois berceau de l’industrie textile congolaise, garde encore en mémoire les années fastes de la Société textile de Kisangani (Sotexki). Fondée en 1975, cette entreprise publique était alors une référence régionale. Aujourd’hui, son usine silencieuse symbolise à la fois les espoirs brisés et les lenteurs administratives qui freinent la réindustrialisation de la RDC.
En 2022, l’État congolais avait annoncé avec fracas un plan de relance estimé à 17,5 millions de dollars, présenté comme une bouffée d’oxygène pour la Tshopo et les producteurs de coton de l’Ituri et du Bas-Uélé. Ce financement devait être débloqué en trois tranches, signe d’une stratégie progressive visant à redémarrer les chaînes de production.
La première enveloppe, évaluée à 7,6 millions de dollars, est arrivée plus de six mois après l’annonce officielle. Ce retard initial a déjà compromis une partie du calendrier. Néanmoins, l’argent a permis d’acquérir du matériel industriel moderne, dont une merceriseuse estimée à 3 millions de dollars, ainsi que de régler huit mois de salaires sur les 35 mois d’arriérés dus aux 350 employés.
Mais derrière ces avancées se profilent des zones d’ombre. Un audit gouvernemental, validé en conseil des ministres, a relevé des incohérences et des dépenses difficiles à justifier. Sans preuves formelles de détournement, l’enquête n’a pas débouché sur des sanctions, mais elle a suffi à installer un climat de suspicion, entraînant un gel du financement restant.
Ce blocage concerne 10 millions de dollars encore en attente de décaissement. Sans cette somme, impossible d’atteindre la capacité projetée de 300 000 mètres de tissu produits localement. Et pendant que les discussions administratives s’éternisent, la concurrence étrangère occupe le marché, affaiblissant davantage le potentiel de l’industrie textile nationale.
À cela s’ajoute un autre frein : une partie du matériel récemment acquis est toujours immobilisée dans les ports de Matadi et Kinshasa pour des raisons douanières. Ce retard logistique illustre l’un des paradoxes de la relance industrielle congolaise : on investit pour moderniser, mais on laisse les machines dormir sous les conteneurs.
L’impact économique de cette paralysie dépasse les murs de l’usine. Plus de 35 000 paysans producteurs de coton dépendent directement de la Sotexki pour écouler leur récolte. Faute de débouchés fiables, ils se retrouvent contraints de brader leur production ou d’abandonner cette culture, avec des conséquences sur la sécurité alimentaire et les revenus locaux.
Sur le plan social, la situation entretient un climat d’incertitude pour les familles des travailleurs. Sans perspectives claires, beaucoup hésitent à investir dans des activités génératrices de revenus, espérant encore un redémarrage qui tarde à venir. Le moral des employés, déjà éprouvé par des années d’arriérés, s’érode au fil du temps.
La relance de la Sotexki pourrait pourtant devenir un levier stratégique pour renforcer la souveraineté industrielle de la RDC. Elle offrirait non seulement des emplois directs, mais stimulerait toute une chaîne de valeur, du coton brut à la confection, en passant par la distribution. Ce serait aussi un signal fort en faveur d’une industrialisation maîtrisée.
Aujourd’hui, l’enjeu dépasse la simple question des fonds restants. Il s’agit de savoir si la RDC est capable de mener à terme un projet industriel d’envergure sans se perdre dans les lenteurs, les blocages administratifs et les soupçons de mauvaise gestion. La réponse à cette question pourrait bien déterminer le sort de nombreuses autres relances annoncées à travers le pays.
CB
