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CENCO–ECC : le piège de la paix sans souveraineté

17 novembre 2025.

Par Léon Engulu III

Depuis le début de l’année 2025, la CENCO et l’ECC multiplient les appels à un « dialogue national », à un « pacte social pour la paix », encourageant les pourparlers directs avec le M23/AFC. Leur posture s’inscrit dans la longue tradition chrétienne du pardon et de la réconciliation. Cette fidélité au soin des âmes mérite respect.

Mais lorsqu’une institution morale entre dans le champ de la décision publique, elle affronte la vérité oubliée que la paix n’est pas qu’un idéal spirituel, c’est d’abord une construction politique. Et toute politique réaliste commence par la reconnaissance du fait élémentaire qu’un État agressé a le devoir, catégorique, de défendre son territoire et ses institutions avant toute autre considération. Dans la perspective classique, de Cicéron à Rousseau, il n’existe de paix légitime que celle qui repose sur la préservation de la chose publique, cette « res publica » qui constitue le bien commun irréductible des citoyens.

En ramenant le conflit à une « crise interne » que le dialogue suffirait à résorber, les deux Églises introduisent un décalage philosophique majeur. Elles substituent à la logique régalienn, celle de la souveraineté, des frontières et de la légitimité institutionnelle, une logique pastoraliste où la violence doit être résorbée par la parole. Or, comme l’enseignent les classiques de la philosophie politique, de Hobbes à Arendt, une communauté politique existe parce qu’elle trace une frontière entre ce qui la protège et ce qui la détruit. Nommer l’agresseur est un acte fondateur qui maintient en vie l’espace politique lui-même. L’État ne peut donc abandonner la prérogative de nommer l’agresseur, de fixer la ligne rouge, et d’organiser la résistance. En internalisant artificiellement le conflit, cette démarche dilue la responsabilité de la puissance agresseur, le Rwanda, et brouille la lecture que la nation doit conserver dans les moments de menace existentielle.

Pire, ce « dialogue national » tend à créer une confusion stratégique à hauts risques, en instituant une étrange parité. En mêlant indistinctement le pouvoir légitime, l’opposition politique et des groupes armés agissant sous commandement étranger, il efface la différence de statut entre l’État et l’agresseur, ouvrant la porte à une négation des crimes commis. Il fait perdre de vue l’agression rwandaise et masque la réalité fondamentale que cette agression, avec sa façade M23/AFC, est l’instrument de l’expansionnisme et du pillage minier rwandais qui sévit depuis près de trois décennies. La philosophie politique rappelle pourtant qu’on ne dissout pas un conflit externe dans la conversation interne sans se rendre vulnérable à la domination. Quel dialogue interne pourrait jamais régler les velléités territoriales d’une puissance étrangère ?

En temps de guerre, appeler l’État à « dialoguer » avec un groupe armé agissant comme extension d’une puissance étrangère et des opposants dont beaucoup sont manifestement inspirés par l’agresseur revient, même sans intention malveillante, à fragiliser le socle symbolique qui fonde la République, celui d’une distinction entre l’ami et l’ennemi, la hiérarchie des responsabilités, et l’unité du corps politique. C’est précisément cette clarté, que Schmitt identifiait comme la condition minimale de l’existence politique, qui se trouve brouillée lorsque le spirituel s’imagine pouvoir absorber le tragique du politique. Une nation qui perd cette clarté perd en même temps le réflexe vital de se défendre.

La paix n’est pas un substitut à la souverainet, elle en est la conséquence. Elle ne naît pas d’un accommodement avec l’agression, mais d’un sursaut collectif où citoyens, Églises et institutions s’accordent sur l’essentiel, que le territoire n’est pas négociable, la légitimité ne se délègue pas, et la République n’a pas d’interlocuteur armé en dehors du droit. La pensée stratégique contemporaine insiste d’ailleurs sur un principe constant, celui qu’aucune paix durable n’est possible lorsqu’une nation renonce à affirmer le cadre normatif de sa propre existence.

Les Églises rendent un service éminent lorsqu’elles nourrissent la conscience morale du peuple. Mais leur vocation universelle et pastorale ne peut se substituer à l’impératif régalien. Elles se mettent en difficulté lorsqu’elles prétendent orienter l’architecture sécuritaire d’un État assiégé. La cohésion nationale, aujourd’hui, n’a pas besoin d’un « dialogue de plus », mais du rappel ferme et éclairant que dans une guerre d’agression, seule l’unité autour des institutions légitimes peut garantir le retour durable à la paix. La sagesse politique, de Machiavel à Rawls, enseigne que la justice et la réconciliation ne prennent sens que dans un ordre préalablement sécurisé. La paix véritable est fille de la souveraineté défendue, non de l’équivoque consacrée.

Léon Engulu III est philosophe et ingénieur, spécialiste des relations internationales et ancien Coordonnateur a.i. du Mécanisme National de Suivi, expert de la région des Grandes lacs

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