Par Léon ENGULU III
Philosophe et Ingénieur
Spécialiste des Relations internationales
L’opération Absolute Resolve conduisant à la capture du président du Venezuela Nicolás Maduro par les forces spéciales américaines le 3 janvier 2026 ouvre officiellement l’ère de l’ open bar géopolitique et de l’ adémocratie internationale.
La capture de Nicolás Maduro par les forces américaines s’inscrit dans une lignée d’interventions contre les États latino-américains. La plus emblématique reste celle de l’arrestation de Manuel Noriega, précisément le 3 janvier 1990, à l’issue de l’invasion du Panama. La coïncidence calendaire, trente-six ans jour pour jour, révèle une continuité stratégique masquée précédemment par le vernis du droit international et désormais assumée sans détour par les États-Unis sous la présidence Trump.
En 1990, l’opération Just Cause fut justifiée par la lutte contre le narcotrafic et la protection des ressortissants américains. Noriega, ex-allié de la CIA, fut capturé après un assaut militaire massif, puis extradé vers les États-Unis pour y être jugé. À l’époque, le monde basculait vers l’unipolarité américaine. Washington pouvait encore se présenter comme le garant d’un « ordre libéral international ». La force, certes brutale, était habillée de normes. En 2026, tout a changé. Maduro, accusé lui aussi de narcoterrorisme, est arrêté à Caracas après des frappes aériennes précises et une incursion des forces spéciales au cœur du bastion sécuritaire de Fort Tiuna, avant d’être transféré à New York. Mais le contexte n’est plus celui d’un monde en voie d’unification sous hégémonie américaine. Il est celui d’un système international fracturé par la montée en puissance des BRICS, la contestation du dollar, la rivalité technologique et l’impuissance des Nations Unies. C’est dans ce monde post-unipolaire que Washington semble prêt à tout pour préserver une hégémonie affaiblie.
Il importe de souligner que la nature du régime de Maduro ne saurait justifier, en soi, une intervention unilatérale violant la souveraineté. Si le droit international a un sens, c’est de s’appliquer à tous. C’est là que réside la rupture. En 1990, Washington prétendait agir « dans » le cadre d’un ordre normatif ; en 2026, il agit « hors » de tout cadre, et le revendique. Cette pratique consacre l’ adémocratie internationale, une vision des relations internationales qui revendique des valeurs démocratiques en interne tout en les suspendant intégralement en politique étrangère. Elle bafoue le droit des peuples à l’autodétermination quand le droit pénal américain devient un outil de délégitimation, transformant un chef d’État reconnu en criminel ordinaire dès lors que sa politique contrevient à des intérêts pétroliers ou géostratégiques.
Dans un tel contexte, l’onde de choc dépasse largement l’Amérique latine. En assumant la capture de Maduro par son droit interne, Washington place la Chine devant un raisonnement d’une simplicité redoutable. Si les États-Unis peuvent capturer un chef d’État étranger sans mandat international au nom de leur sécurité nationale, Pékin peut estimer être fondé à régler par la force ce qu’elle considère comme des affaires internes. La question de Taïwan n’est plus celle d’un statut ambigu, elle devient celle d’une île dont les jours sont objectivement comptés. La ligne rouge n’est plus juridique, elle est désormais purement militaire. La même logique s’étend à Hong Kong et Macao, dont les statuts spéciaux reposaient sur l’idée que les engagements internationaux avaient encore une valeur contraignante. L’open bar géopolitique signifie exactement l’inverse, le jeu international est ouvert et dépend désormais de la capacité de projection militaire et la souveraineté n’est plus liée qu’à la capacité de défense ou de dissuasion. Dès lors, la Chine n’a plus aucune raison stratégique de maintenir des exceptions institutionnelles qui ne lui apportent plus aucun bénéfice normatif.
Cette capture, par la seule justification du droit interne des États-Unis, délégitime désormais toute architecture juridique fondée sur la retenue, la médiation et le droit international. Elle envoie le signal que les règles ne valent que tant qu’elles servent les puissants. L’agression adémocratique de la Russie sur l’Ukraine y trouve un encouragement explicite. Si Washington peut capturer un chef d’État, pourquoi Moscou ne pourrait-elle pas redéfinir ses frontières « historiques » par la force, conserver la Crimée et annexer le Donbass ? De même, Israël voit son impunité renforcée après l’interminable agression de Gaza. En traitant la souveraineté comme un attribut reniable, les États-Unis autorisent les agressions de convoitise dans le monde.
En Afrique, notamment dans l’Est de la République démocratique du Congo, ce tournant encourage les logiques de prédation et de pillage. Lorsque la norme cède devant la projection de la force, les acteurs régionaux interprètent ce recul du droit comme une licence pour des entreprises de violence prédatrice menées au nom de la sécurité ou de la stabilité.
En répétant Noriega avec Maduro, les États-Unis n’affirment pas leur leadership mais accélèrent l’effondrement normatif des Nations Unies. L’ordre international restait un outil de puissance. En le piétinant ouvertement, Washington renonce à ce qui a fait son prestige après la Deuxième Guerre mondiale : la défense du droit des peuples à l’autodétermination. Ce renoncement ouvre un monde post-occidental non pas par le déclin économique, mais par un abandon général de la norme.
L’affaire Maduro doit donc être lue comme l’acte constitutif d’un nouvel âge géopolitique. Dans la géopolitique de l’open bar, la loi n’est plus universelle, la démocratie n’est plus un alibi, et la souveraineté s’évalue au prix du baril ou à la disponibilité des ressources minières.
Léon Engulu III
Philosophe et Ingénieur agronome
Ancien Coordonnateur a.i. du MNS
Ancien Conseiller politique au ministère des Affaires étrangères
Spécialiste des Relations internationales
