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1 an jour pour jour, Vital Kamerhe, quand un homme choisit de s’effacer au nom de la République : « nous étions si peu à partager cette conviction : celle d’une refondation de notre État autour du président Félix-Antoine Tshisekedi » (TRIBUNE)

Par Michel Kasanga |
Journaliste politique et parlementaire

Il est des discours politiques que le temps ne parvient pas à effacer.

Ils ne sont pas forcément ceux qui promettent des lendemains extraordinaires. Ils ne sont pas davantage ceux qui cherchent à terrasser un adversaire ou à répondre, coup pour coup, aux attaques dont leur auteur a été l’objet.

Il y a des paroles qui prennent une autre dimension : celle du renoncement, du dépassement de soi et de l’intérêt supérieur de la nation.

Le 22 septembre 2025, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe a prononcé un discours qui, au-delà de la circonstance institutionnelle qui l’avait provoqué, mérite d’être relu avec le recul nécessaire.

Car derrière la démission d’un président de l’Assemblée nationale se dessinait surtout le choix d’un homme : celui de ne pas laisser sa propre personne devenir le centre d’une crise qui risquait de détourner l’attention de la République de ses véritables urgences.

« Contre ma volonté, l’attention s’est focalisée sur ma modeste personne », avait-il déclaré.

Cette phrase pourrait paraître anodine. Elle ne l’est pas.

Elle résume une certaine conception de la responsabilité publique : comprendre que les fonctions de l’État ne sont pas une propriété personnelle et que, lorsque la personne devient plus importante que l’institution qu’elle sert, le devoir peut commander de prendre du recul.

S’effacer pour que la République retrouve le chemin de l’essentiel

Vital Kamerhe aurait pu choisir la confrontation.

Il aurait pu consacrer l’essentiel de son intervention à répondre à ses détracteurs, à dénoncer les attaques dont il disait avoir été victime ou à transformer la tribune parlementaire en prétoire politique.

Il ne l’a pas fait.

Certes, il a contesté la régularité de la pétition dirigée contre lui et a apporté ses réponses devant la commission spéciale et temporaire. Mais, au moment où il lui appartenait de parler à la représentation nationale, son regard s’est déplacé de sa propre situation vers celle du pays.

Et c’est là que son discours prend une résonance particulière.

« Fort malheureusement, ce débat sur la déchéance éventuelle de quelques membres du Bureau de l’Assemblée nationale a fini par occulter les véritables défis prioritaires auxquels notre pays est confronté », avait-il souligné.

Puis il a cité ce qui, selon lui, devait concentrer l’énergie nationale : l’unité et la cohésion nationales, la défense de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, ainsi que le progrès économique et social.

Voilà le message qu’il faut retenir.

Au moment où son propre avenir institutionnel était au cœur des débats, il a choisi de parler du pays.

Au moment où son nom occupait les manchettes, il a demandé que l’on regarde plutôt vers le peuple.

Au moment où certains pouvaient attendre de lui la colère, il a parlé de paix.

Au moment où la tentation de la rancœur pouvait paraître naturelle, il a parlé de pardon.

« Dès demain, retrouvons le chemin de l’essentiel »

Il y a quelque chose de profondément politique dans cette volonté de dépasser la politique politicienne.

« Je me réjouis que la plénière d’aujourd’hui mette un terme à cette parenthèse, afin que, dès demain, nous retrouvions le chemin de l’essentiel : conjuguer nos efforts pour répondre aux aspirations du peuple qui nous a mandatés. »

Cette phrase devrait interpeller tous ceux qui exercent une responsabilité publique.

Parce qu’elle rappelle une vérité simple : un mandat électif n’est pas une récompense personnelle. C’est une charge confiée par le peuple.

Et lorsque l’on accepte cette charge, il faut parfois savoir mettre ses intérêts personnels, ses frustrations et même ses blessures politiques derrière l’intérêt collectif.

Vital Kamerhe l’a exprimé avec une autre phrase particulièrement forte :

« Je ne suis animé ni de colère ni de ressentiment envers qui que ce soit. Mon cœur est trop étroit pour s’encombrer de tels fardeaux ; il s’emploie à entretenir l’amour fraternel et à cultiver les vertus du pardon. »

Que peut-on demander de plus à un homme politique qui quitte une fonction aussi prestigieuse dans un contexte aussi difficile ?

Un pacificateur qui refuse de transformer une épreuve en fracture

Vital Kamerhe est souvent présenté comme un homme de dialogue et de paix. Cette réputation ne peut évidemment pas dispenser d’examiner objectivement son parcours politique, ses décisions ou ses responsabilités.

Mais, ce jour-là, ses propres paroles ont incontestablement placé la paix et le pardon au centre de son message.

Il ne s’est pas contenté de parler à ceux qui le soutenaient.

Il s’est également adressé à ceux qui avaient engagé la démarche contre lui.

« Merci à vous aussi », leur a-t-il lancé, avant de rappeler que ce qui unit les Congolais est infiniment plus fort que ce qui les divise.

Cette attitude mérite d’être méditée.

Dans un pays qui a connu tant de fractures, tant de violences, tant de méfiances et tant de crises politiques, le refus de la vengeance et l’appel au dépassement peuvent constituer une véritable leçon de vie publique.

Une conviction assumée, une fidélité revendiquée

Mais il y a un autre passage de ce discours qui mérite une attention particulière.

Vital Kamerhe a rappelé le rôle qu’il estimait avoir joué dans l’avènement de l’alternance pacifique et a réaffirmé son soutien au président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo.

Il a surtout déclaré :

« Aujourd’hui, je me réjouis de constater que nombreux sont ceux qui nous ont rejoints et ont épousé cette conviction que nous étions si peu à partager en son temps : celle d’une refondation de notre État autour du président Félix-Antoine Tshisekedi. »

Cette déclaration n’est pas simplement une référence à une alliance politique.

Elle raconte une partie de l’histoire politique récente de la République démocratique du Congo : celle d’hommes et de femmes qui ont cru, à un moment donné, qu’une alternance pacifique était possible et qui ont choisi de mettre leurs forces au service de cette perspective.

Aujourd’hui, chacun peut porter son propre regard sur les années qui ont suivi.

Mais une chose demeure : les convictions politiques qui ont conduit à l’alternance ne devraient jamais faire oublier l’objectif initial : construire un État plus solide, plus juste et plus pacifié.

C’est précisément à cet endroit que le discours de Vital Kamerhe rejoint une interrogation plus vaste adressée à toute la classe politique congolaise.

Et si le véritable héritage était ailleurs ?

Au-delà des fonctions, des bureaux, des majorités et des rapports de force, que restera-t-il de nos combats politiques ?

Les postes passent.

Les mandats passent.

Les majorités changent.

Les gouvernements se succèdent.

Mais le peuple demeure.

La République demeure.

Et les blessures de la nation demeurent également tant qu’elles ne sont pas guéries.

C’est pourquoi cette phrase de Vital Kamerhe mérite d’être sortie du contexte de sa démission :

« J’ai consacré l’essentiel de ma vie à la recherche et à la consolidation de la paix, ainsi qu’à l’amélioration des conditions de vie de notre population. »

Elle résume peut-être mieux que toutes les batailles institutionnelles ce que cet homme politique souhaite laisser comme empreinte de son parcours.

À celui qui fut son allié des premières heures

Et c’est ici que le silence devient question.

À celui qui, hier, partageait avec lui cette conviction d’une alternance pacifique.

À celui avec qui il a cheminé dans les moments fondateurs de cette nouvelle séquence politique.

À celui auquel il a publiquement renouvelé sa loyauté depuis la tribune de l’Assemblée nationale.

La question n’est pas celle de savoir qui avait raison ou qui avait tort.

La question est plus grande.

Que faisons-nous de cette histoire commune ?

Que faisons-nous de cette confiance née dans les heures difficiles ?

Que faisons-nous des convictions qui avaient permis à des hommes politiquement différents de se retrouver autour d’une même espérance nationale ?

Et surtout, que faisons-nous aujourd’hui de l’appel au dépassement lancé depuis la tribune parlementaire ?

Car lorsqu’un homme qui vient de perdre une fonction aussi élevée choisit de parler de paix plutôt que de vengeance, de pardon plutôt que de rancœur, de République plutôt que de sa propre personne, il adresse un message qui dépasse son propre destin.

Vital Kamerhe, un homme qui aura choisi de partir sans claquer la porte

Il y a plusieurs manières de quitter une fonction.

On peut partir en accusant.

On peut partir en dénonçant.

On peut partir en promettant de revenir.

On peut aussi partir en laissant derrière soi une succession de blessures.

Vital Kamerhe, lui, a voulu inscrire son départ dans une autre logique.

Il a déclaré que « ma petite personne ne doit pas bloquer une grande institution comme l’Assemblée nationale » et a annoncé sa démission avant que la plénière ne procède au vote attendu.

Ce geste peut être analysé politiquement de différentes manières.

Mais humainement, il porte un enseignement qui mérite d’être entendu : il existe des moments où servir la République signifie accepter de s’effacer soi-même.

Et peut-être est-ce là que se trouve la partie la plus bouleversante de ce discours.

Parce que derrière l’homme politique, il y a un homme.

Un homme qui a été attaqué.

Un homme qui a été critiqué.

Un homme qui a été contesté.

Mais qui, au moment de prendre la parole, a choisi de dire :

« Je ne suis animé ni de colère ni de ressentiment envers qui que ce soit. »

Il fallait une certaine force intérieure pour prononcer ces mots.

Le peuple devrait-il retenir autre chose que les querelles ?

Dans les rues de Kinshasa, de Bukavu, de Goma, de Kisangani, de Lubumbashi, de Mbuji-Mayi et dans les villages les plus reculés de notre immense pays, les préoccupations sont ailleurs.

Le chômage.

La pauvreté.

La sécurité.

Le coût de la vie.

L’accès aux services sociaux.

L’avenir de la jeunesse.

La paix dans l’Est.

La souveraineté nationale.

Ce sont ces questions qui devraient, comme le disait Vital Kamerhe, capter « toute notre énergie ».

Alors, au-delà de Vital Kamerhe, au-delà de ses soutiens et de ses détracteurs, au-delà des appartenances politiques, il reste une question fondamentale :

sommes-nous capables, en tant que nation, de placer enfin l’intérêt du Congo au-dessus de nos intérêts particuliers ?

C’est peut-être cela, finalement, le véritable message de cette démission.

Un homme quitte un fauteuil, mais laisse une question à la nation

Vital Kamerhe a quitté le perchoir.

Mais il a laissé derrière lui une question.

Une question adressée aux députés.

Une question adressée à la classe politique.

Une question adressée à ceux qui l’ont combattu.

Une question adressée à ceux qui l’ont soutenu.

Et, peut-être plus encore, une question adressée à celui avec lequel il avait partagé une partie décisive du chemin politique :

Sommes-nous encore capables de nous retrouver autour de l’essentiel ?

L’essentiel, ce n’est pas Vital Kamerhe.

L’essentiel, ce n’est pas son poste.

L’essentiel, ce n’est même pas sa démission.

L’essentiel, c’est la République.

Une République qui a besoin de paix.

Une République qui a besoin d’unité.

Une République qui a besoin de dialogue.

Une République qui a besoin de femmes et d’hommes capables, parfois, de mettre leur propre personne en retrait pour que l’intérêt collectif avance.

C’est peut-être cela que Vital Kamerhe voulait nous laisser comme dernière image depuis le perchoir.

Non pas celle d’un homme vaincu.

Non pas celle d’un homme revanchard.

Mais celle d’un homme qui, au terme d’une épreuve politique, choisit de rappeler que le Congo est plus grand que chacun de ses enfants.

Et si son discours devait être résumé en une seule idée, je retiendrais celle-ci :

On peut perdre une fonction sans perdre une conviction.

On peut quitter un fauteuil sans quitter la République.

On peut être contesté sans haïr.

On peut être blessé sans devenir rancunier.

Et l’on peut même s’effacer, non pas parce que l’on renonce à servir, mais parce que l’on estime que le pays doit continuer à avancer.

C’est peut-être là, finalement, toute la grandeur — et toute la fragilité — de l’homme d’État.

Michel KASANGA
Journaliste politique et parlementaire

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