Rubrique :

LA POLYANDRIE EN AFRIQUE ET EN RDC : QUAND UNE FEMME A PLUSIEURS MARIS

Par Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani

Ce n’est pas un scandale mais plutôt un système que l’on retrouve chez nous, au Kasaï, à l’équateur, en Ituri, au Katanga et au SUD-KIVU.

Chers compatriotes,

On parle beaucoup de la polygamie – un homme, plusieurs femmes. C’est accepté, codifié, même célébré dans nos traditions.

On parle très peu de son miroir : la polyandrie – une femme, plusieurs maris.

Pourquoi ? Parce que ça dérange. Parce que ça renverse notre ordre. Pourtant, elle a existé, elle existe encore, et elle n’a jamais été une « débauche ». Elle a toujours été une stratégie de survie, de gestion de la terre et du pouvoir féminin.

Comprendre la polyandrie, ce n’est pas la promouvoir. C’est comprendre que nos ancêtres n’étaient pas monolithiques.

I. C’EST QUOI, LA POLYANDRIE ?

Définition simple : Un mariage socialement reconnu où une femme a simultanément 2 ou plusieurs maris.

Il existe 2 formes classiques en Afrique :

  1. La polyandrie fraternelle : La femme épouse plusieurs frères.
    Les enfants sont considérés comme enfants de la famille, pas d’un seul père. C’est la forme la plus fréquente dans le monde.
  2. La polyandrie associée / successive :
    La femme a un mari principal (souvent plus âgé, chef) et des maris secondaires, plus jeunes, qui partagent les droits et les devoirs.

Attention pédagogique : Ne pas confondre avec :

  • L’adultère (caché, non reconnu)
  • La prostitution (échange économique sans mariage)
  • Le polyamour moderne (choix individuel urbain)

La polyandrie traditionnelle est publique, négociée par les familles, avec dot, devoirs et droits pour chaque mari.

II. POURQUOI DES FEMMES AFRICAINES ONT CHOISI CE MODE DE VIE ?

Dans les sociétés où elle existe, ce n’est jamais par hasard. Il y a 4 raisons :

  1. Raison économique : Quand la terre est rare, diviser l’héritage entre frères tue la famille. Alors les frères se mettent ensemble pour épouser UNE seule femme et garder la terre entière.
  2. Raison démographique : Quand il y a trop d’hommes et pas assez de femmes (guerres, migrations), la polyandrie permet à chaque homme d’avoir une place dans une famille.
  3. Raison de pouvoir féminin :
    La femme devient le centre de la maison. Elle gère les champs, les greniers, la descendance. Aucun mari ne peut la dominer seul, car les autres le contrôlent.
  4. Raison de sécurité :
    Si un mari part en voyage, en guerre, ou meurt, les autres restent. La femme n’est jamais veuve, l’enfant n’est jamais orphelin.

Leçon : Chez nos ancêtres, le mariage n’était pas d’abord une histoire d’amour romantique. C’était une histoire d’alliance, de terre et de survie.

III. EXEMPLES DANS NOS SOCIÉTÉS TRADITIONNELLES EN RDC

La RDC n’est pas le Tibet (où la polyandrie fraternelle est célèbre). Chez nous, elle est rare, discrète, mais documentée par les ethnologues belges et congolais depuis 1930.

  1. CHEZ LES LELE DU KASAÏ (BANDUNDU / KASAÏ)
    C’est l’exemple le plus étudié en RDC par Mary Douglas.

Chez les Lele, la polyandrie était institutionnalisée pour les femmes de haut rang. Une femme du village pouvait avoir un mari du village et un mari « du dehors ». Chaque mari avait des droits précis sur les enfants et des devoirs en dot.

La femme Lele n’était pas « possédée ». Elle était circulante de prestige. Avoir plusieurs maris augmentait son statut, pas le diminuait. Les enfants appartenaient au matrilignage, pas à un père unique.

  1. CHEZ LES MONGO ET LES EKONDA DE L’ÉQUATEUR (BASANKUSU, MBANDAKA)
    Dans certaines familles mongo de la forêt, on trouve ce qu’on appelle la polyandrie de fait.

Un exemple : Une femme commerçante de Basankusu, qui gère le commerce du poisson sur la Lulonga, a un mari « officiel » au village et un mari « de route » à Mbandaka. Les deux sont connus, les deux participent aux charges. Ce n’est pas écrit dans le code, mais c’est accepté tant que la femme nourrit la maison et que les enfants sont reconnus.

Ce n’est pas une tradition codifiée, c’est une adaptation moderne de l’ancien système : la femme qui voyage a besoin de deux foyers.

  1. CHEZ LES MBUTI / PYGMÉES DE L’ITURI.
    Chez les Mbuti, le mariage est très souple. L’anthropologue Colin Turnbull a observé des formes de polyandrie temporaire : pendant les grandes périodes de chasse, une femme pouvait partager la hutte avec deux frères chasseurs pour assurer la nourriture de ses enfants.

Ici, la polyandrie n’est pas un contrat à vie, c’est une solidarité de chasse.

  1. CHEZ LES LUNDA ET LUBA DU KATANGA / KASAÏ.
    Chez les Lunda, la cheffesse (Mwadi) pouvait avoir plusieurs maris, car elle était cheffe. C’était la polyandrie de pouvoir. Comme une reine qui a des époux-consorts. Le mari principal gérait la cour, les autres géraient les champs et la guerre. C’était un signe de puissance, pas de honte.
  2. CHEZ LES BANYAMULENGE / BANYARWANDA DE L’EST (SUD-KIVU).
    Dans certains lignages pastoraux, quand un frère émigre ou meurt, son frère cadet devient « mari » de la veuve tout en gardant sa propre femme. On appelle ça le lévirat, qui glisse parfois vers une polyandrie de fait : la femme a deux maris dans la même concession, avec l’accord des familles.

IV. CE QUE CELA NOUS APPREND AUJOURD’HUI À KINSHASA ?

Aujourd’hui à Kinshasa, Lubumbashi, Goma, on voit apparaître une polyandrie urbaine moderne, différente de la traditionnelle :

  • Femme entrepreneure qui a un mari « officiel » à la maison et un partenaire « sponsor » qui paie le loyer, le commerce.
  • Femme diaspora qui a un mari à Kinshasa et un mari en Europe.
  • Femme qui choisit de ne pas se marier mais d’avoir plusieurs partenaires stables.

C’est un choix, parfois subi par la pauvreté, parfois revendiqué comme liberté.

Ma position en qualité d’élu:

Je ne juge pas. Je constate 3 choses :

  1. La polyandrie traditionnelle a toujours protégé la femme économiquement. La polyandrie moderne l’expose souvent, parce qu’elle n’est plus encadrée par la famille.
  2. Quand une femme a plusieurs maris sans cadre, le risque de VIH, d’IST, de violences et de conflits sur les enfants augmente.
    C’est un enjeu de santé publique, pas de morale.
  3. Nos sociétés ont toujours su inventer des formes de mariage pour survivre. Le vrai problème n’est pas le nombre de maris, c’est l’absence de consentement, de protection et de respect.

CONCLUSION:

Nos ancêtres Lele, Mongo, Lunda nous ont appris une chose : le mariage n’a jamais été une seule forme.

La polygamie a été la forme du pouvoir masculin.
La polyandrie a été, parfois, la forme du pouvoir féminin et de la survie de la terre.

Comprendre cela, c’est arrêter de diaboliser les femmes qui vivent autrement. C’est leur offrir éducation, dépistage, et un cadre de droit, comme pour tout Congolais.

Car à Basankusu comme à Kinshasa, une femme n’est pas définie par le nombre de ses maris. Elle est définie par sa dignité, son travail, et la manière dont elle élève ses enfants.

Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani

dans la même rubrique

MULONDO : Louis Watum Kabamba débloque la situation de plus de 25 000 exploitants artisanaux...

Près d’un an après le drame meurtrier du 15 novembre 2025 sur le site minier de Mulondo, dans le...

ETATS-UNIS : LES DÉMOCRATES REPRENNENT LE CONGRÈS, TRUMP FACE À UN NOUVEAU RAPPORT DE FORCE...

Washington, 4 novembre 2026. Le paysage politique américain connaît un important bouleversement au lendemain des élections de mi-mandat du 3...

KISANGANI : LE MAIRE DELLY LIKUNDE REÇU PAR LA BOURGMESTRE MARIANNE BATAMANE À LA COMMUNE...

Dans le cadre du renforcement de la sécurité de proximité et de la mobilisation communautaire face aux défis sécuritaires,...

XIIIe CONFÉRENCE DIPLOMATIQUE : LA RDC FACE AU DÉFI DE TRANSFORMER SON INFLUENCE INTERNATIONALE EN...

Kinshasa accueillera, du 7 au 11 décembre 2026, la XIIIe Conférence diplomatique sous le thème « De l'indispensable à...

Semaine du climat à Kinshasa : Emmanuel-Tsadok N. Mihaha présente les missions stratégiques de l’Office...

En marge de la Semaine du climat, ouverte le lundi 26 octobre 2026 au Centre culturel et artistique de...

Kinshasa : Daniel Bumba répond au Général Kabwik et écarte tout conflit avec le Service...

Le gouverneur de la ville de Kinshasa, Daniel Bumba Lubaki, a officiellement répondu au coordonnateur de la Task Force...

Le « grand nyawu » dans le collimateur de la justice: Léon Nembalemba recherché pour...

Après une longue bataille judiciaire autour de l’occupation d’une concession appartenant à l’Office national des transports (ONATRA), Léon Nembalemba,...

10 ans de la disparition du Sphinx de Limete : Augustin Kabuya met les derniers...

À trois mois de la commémoration du 10e anniversaire de la disparition du Dr Étienne Tshisekedi wa Mulumba, les...