Dans une tribune consacrée aux dépouilles humaines congolaises conservées en Belgique, le député national Dr Jean-Jacques Mbungani appelle les institutions de la République à prendre pleinement leurs responsabilités. Il préconise la création d’un mécanisme national de coordination, un suivi parlementaire et la désignation d’un Envoyé spécial pour faire aboutir le processus de restitution.





TRIBUNE DE L’HONORABLE DR JEAN-JACQUES MBUNGANI MBANDA
Député national
Il est des questions qui dépassent les appartenances politiques, les provinces et les générations. Celle des dépouilles humaines congolaises encore conservées en Belgique en fait incontestablement partie.
Lors de mon passage à Bruxelles, j’ai eu l’occasion de me rendre personnellement à l’Institut des Sciences naturelles de Belgique et de constater, de près, cette réalité historique qui interpelle notre conscience collective. Plus de 400 dépouilles humaines congolaises seraient encore conservées dans des collections scientifiques constituées notamment durant la période coloniale.
Face à cette réalité, une conviction s’est imposée à moi : nous ne pouvons plus nous contenter de constater. Il faut agir.
Derrière ces collections, il y a des hommes et des femmes, nos aïeux, séparés de leur terre, de leurs familles et de leurs communautés. Ce ne sont pas de simples objets d’étude. Ce sont des vies humaines, des fragments de notre histoire et de notre mémoire collective. Leur retour au Congo constitue donc une question de dignité humaine, de mémoire nationale et de responsabilité historique.
Certaines de ces dépouilles ont été emportées du Congo sans le consentement des personnes concernées ou de leurs familles, avant d’être intégrées à des collections scientifiques et étudiées dans le contexte des conceptions anthropologiques de l’époque coloniale. Parmi elles figureraient également des chefs et des résistants qui ont combattu pour leur liberté, leur peuple et leur terre.
Plus d’un siècle après, notre génération doit avoir le courage de poser une question simple : que devons-nous faire pour que nos aïeux retrouvent enfin le chemin de la maison ?
C’est dans cette perspective que j’ai engagé des échanges et une démarche de travail avec AfriqHope ASBL, organisation qui porte depuis plusieurs années un plaidoyer en faveur du retour des dépouilles humaines congolaises conservées en Belgique.
Je tiens particulièrement à saluer le travail accompli depuis cinq ans par cette organisation, sous l’impulsion de sa présidente, Madame Leaty Babin. Par ses actions de sensibilisation, de mémoire et de plaidoyer, AfriqHope a contribué à maintenir cette question dans l’espace public, à établir des passerelles avec différents interlocuteurs en Belgique et à attirer l’attention des autorités congolaises sur la nécessité d’une réponse institutionnelle.
Mon implication aux côtés d’AfriqHope s’inscrit précisément dans cette volonté de faire évoluer le dossier du plaidoyer citoyen vers une démarche institutionnelle et parlementaire structurée. En tant que député national, je considère qu’il est de notre responsabilité de porter la voix du peuple, y compris lorsqu’il s’agit de défendre la mémoire et la dignité de ceux qui nous ont précédés.
La restitution, en juin 2022, de la relique de Patrice Emery Lumumba à sa famille nous a rappelé une vérité fondamentale : le temps n’efface ni la dignité d’un mort ni le devoir d’une Nation envers les siens. Les circonstances ne sont évidemment pas identiques et il ne s’agit pas de les confondre. Mais le principe demeure : une Nation doit pouvoir renouer avec ceux dont l’histoire a séparé les dépouilles de leur terre.
C’est pourquoi je souhaite que les démarches que nous menons avec AfriqHope puissent contribuer à l’ouverture d’un dialogue plus structuré entre les institutions de la République démocratique du Congo, les autorités belges, les institutions scientifiques concernées et les communautés congolaises.
La journée de commémoration et de réflexion « Le Chemin du Retour », prévue le 24 novembre 2026 à Bruxelles, constitue à cet égard une étape importante. Elle doit permettre de poursuivre la mobilisation et, surtout, de faire franchir à ce dossier une nouvelle étape : celle de la transformation du plaidoyer en actions concrètes, coordonnées et institutionnellement suivies.
Je salue, dans ce cadre, l’attention accordée à cette question par le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, ainsi que la démarche engagée par la Première ministre Judith Suminwa Tuluka et son Gouvernement auprès des autorités belges.
L’implication de l’État donne désormais à cette question la dimension diplomatique et institutionnelle qu’elle mérite. Mais le Parlement doit également prendre toute sa place dans ce processus.
Le retour de nos aïeux ne peut cependant se réduire à une simple opération de transport de dépouilles entre Bruxelles et Kinshasa. Il faut, lorsque cela est possible, identifier leur provenance, rechercher leurs communautés d’origine, consulter les familles et les autorités coutumières, associer les scientifiques et déterminer les conditions appropriées de leur accueil et de leur réinhumation.
La restitution doit être pensée comme un processus national, diplomatique, culturel, scientifique et mémoriel.
C’est pourquoi je plaide pour la mise en place d’un mécanisme national de coordination et de suivi, associant le Gouvernement, le Parlement, les institutions compétentes, les autorités coutumières et traditionnelles, les communautés concernées, les scientifiques et la société civile.
Dans cette démarche, l’expertise et l’expérience acquises par AfriqHope au cours de ces cinq dernières années doivent pouvoir être mises à contribution. L’ONG ne doit pas être considérée comme un acteur périphérique, mais comme un partenaire de la société civile ayant contribué à documenter, sensibiliser et maintenir cette question à l’agenda public.
Il convient également d’envisager la désignation d’un Envoyé spécial chargé du suivi du retour des dépouilles humaines congolaises conservées en Belgique. Une telle mission permettrait d’assurer la continuité du dossier et de disposer d’un interlocuteur clairement identifié entre les institutions congolaises, les autorités belges, les institutions scientifiques et les autres parties prenantes.
Au regard du travail mené depuis cinq ans, de sa connaissance du dossier et des relations qu’elle a pu établir avec différents acteurs, Madame Leaty Babin pourrait, à mon sens, être utilement associée à ce mécanisme et, le cas échéant, être envisagée pour une telle mission, sous l’autorité et en coordination avec les institutions compétentes de la République.
Mais cette démarche ne doit être ni l’affaire d’une seule personne ni celle d’une seule organisation.
Elle doit devenir une cause nationale.
L’Assemblée nationale devrait reconnaître officiellement la question des dépouilles congolaises conservées à l’étranger comme une question relevant de la mémoire nationale, de la dignité humaine et de notre héritage culturel, tout en assurant un suivi parlementaire des démarches entreprises.
Le Gouvernement doit, pour sa part, poursuivre et renforcer le dialogue avec le Royaume de Belgique afin que la volonté politique de restitution puisse progressivement déboucher sur des résultats concrets.
État, Parlement, société civile, autorités traditionnelles, scientifiques et communautés doivent avancer ensemble.
Nous avons hérité de leur terre.
Nous avons hérité de leur histoire.
Nous avons hérité de leur mémoire.
Notre génération a désormais le devoir de leur rendre leur dignité et de les accompagner sur le chemin du retour.
Ce dossier n’appartient ni à AfriqHope, ni à un ministère, ni aux seuls historiens ou scientifiques. Il appartient à la République démocratique du Congo.
Après tant d’années loin de leur terre, il est temps que nos aïeux retrouvent le chemin de la maison.
Et ce chemin, nous devons désormais avoir la volonté politique, institutionnelle et collective de le parcourir ensemble.
