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ACCORD DE WASHINGTON: Une diplomatie sans diplomates ni experts ?

La signature, le 27 juin 2025 à Washington, d’un accord de paix entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, sous médiation américaine, a soulevé de vives interrogations, non seulement sur sa portée, mais aussi sur la manière dont les négociations ont été menées.Il apparaît que la diplomatie congolaise s’est écartée des principes établis en matière de conduite des affaires étrangères et de l’apport d’experts chevronnés.

La conduite des Affaires étrangères

En diplomatie, la conduite des affaires étrangères repose sur une répartition des rôles essentielle à son efficacité. Le Président de la République définit les grandes orientations politiques et stratégiques. Pour ce faire, il s’appuie sur son cabinet, et notamment sur ses conseillers diplomatiques, Hauts représentants ou Envoyés spéciaux. Pour être utiles, ces derniers doivent impérativement posséder une expérience diplomatique avérée et une connaissance approfondie des dossiers géopolitiques. En France, par exemple, le Conseiller diplomatique et « Sherpa » du Président est très souvent un diplomate de carrière de haut rang, ayant exercé des fonctions importantes en ambassade ou au sein de l’administration centrale du Quai d’Orsay. Leur rôle est d’informer, analyser la conjoncture internationale, préparer les sommets et assurer la cohérence de haut niveau de la politique étrangère. Mais ils ne sont pas les artisans du quotidien diplomatique. C’est le chef de l’État qui donne la ligne, tandis que le corps des diplomates, sous l’autorité du Ministre des Affaires Étrangères, est chargé de la mettre en œuvre. Cette distinction est fondamentale : confondre l’impulsion stratégique avec la négociation technique, c’est risquer d’affaiblir la position du pays sur la scène internationale.


Le rôle du Ministre des Affaires Étrangères


C’est au Ministre des Affaires Étrangères que revient la responsabilité directe de mener les négociations. En sa qualité de plénipotentiaire en vertu de l’article 7§2 de la Convention de Vienne sur le Droit des Traités (CVDT) de 1969, il est investi, de par sa fonction, de l’autorité nécessaire pour négocier, adopter, authentifier le texte d’un traité et exprimer le consentement de l’État à être lié par un traité. Il est le chef de l’administration diplomatique, le représentant officiel de son pays auprès des homologues étrangers, et le garant de la mémoire institutionnelle

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Les diplomates de carrière, les experts rattachés aux structures dédiées aux relations internationales et à la coopération, ainsi que les experts thématiques et géographiques de son ministère sont les véritables piliers des pourparlers durant les discussions techniques. Ils connaissent les dossiers, maîtrisent les nuances juridiques, anticipent les pièges et exploitent les leviers. Leur expérience, forgée au fil de préparations et de suivi d’accords et de crises, est indispensable pour défendre efficacement les intérêts nationaux. C’est pourquoi le Ministre des Affaires Étrangères doit toujours être le chef de délégation, entouré d’une équipe d’experts chevronnés. Ces derniers, qu’ils soient diplomates de carrière, spécialistes de la sécurité, du droit international ou des problématiques régionales, travaillent en étroite collaboration avec les services de renseignement. Ces derniers fournissent les analyses sur l’autre partie aux négociations et les contextes géopolitiques à prendre en compte, pour éclairer la prise de décision.


Ignorer cette expertise technique et confier des négociations délicates à des profils peut-être talentueux et dévoués, mais néophytes, c’est non seulement se priver d’atouts majeurs, mais aussi prendre le risque de concessions regrettables et de la fragilisation d’accords pourtant vitaux pour la paix et la stabilité. L’apport combiné de l’expertise diplomatique et des renseignements apporte la profondeur d’analyse, la technicité et la mémoire des dossiers indispensables pour traduire les orientations politiques en accords solides et opérationnels.


Les faux-pas de Washington


Une diplomatie sans diplomates ni experts mène inévitablement à des conséquences directes qui affaiblissent la souveraineté nationale. Lors des négociations de l’Accord de Washington, la RDC a manifestement dérogé à ce principe fondamental. La délégation congolaise était composée essentiellement de membres du cabinet présidentiel, la plupart sans expérience diplomatique avérée ni connaissance approfondie de la problématique des Grands Lacs. Cette centralisation excessive autour de la Présidence a privé la délégation de l’expertise technique indispensable.


Il est d’autant plus surprenant et regrettable que des experts de référence, disposant d’une connaissance approfondie des dynamiques régionales et des mécanismes de suivi des accords, aient été totalement tenus à l’écart des discussions. Ni Alphonse Ntumba Luaba, actuel Coordonnateur du Mécanisme National de Suivi et spécialiste éprouvé de la région des Grands Lacs ; ni François Muamba, premier Coordonnateur de ce Mécanisme, ayant participé aux négociations de Kampala en 2012 ; ni Léon Engulu III, Coordonnateur intérimaire et ancien conseiller politique aux Affaires étrangères, l’un des préparateurs techniques de la résolution 2098 et de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba ; ni Claude Ibalanky, fin connaisseur des problématiques des Grands Lacs avec près de 5 années à la tête du Mécanisme National de Suivi et actuel Ambassadeur intinérant, n’ont été invités comme experts. Des profils comme Patrick Mutombo, ancien Coordonnateur adjoint, ou Martin Ziakwau, ancien assistant principal au Mécanisme National de Suivi, n’ont pas non plus été consultés.

Par ailleurs, l’expertise déterminante des services de renseignement a été inexplicablement ignorée, l’actuel Administrateur Général de l’ANR, Inzun Kakiak, riche d’une expérience précieuse des Grands Lacs, n’ayant pas fait partie de l’équipe technique de négociation.
Leur expérience combinée de la problématique des Grands Lacs, des subtilités des accords précédents et des dynamiques régionales aurait été un atout inestimable. Leur absence a fragilisé la position congolaise face à des interlocuteurs rwandais rompus à la ruse, parés à tendre les pièges diplomatiques les plus sournois. Ce déficit d’expérience et d’expertise a eu des conséquences directes et inquiétantes sur le contenu de l’accord.
D’abord, alors même qu’un consensus régional et international fort s’était dégagé, notamment dans la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations Unies, pour un retrait immédiat et inconditionnel des militaires rwandais du sol congolais, l’Accord de Washington, par son CONOPS annexé, a introduit une conditionnalité contraire aux acquis précédents. Il organise un retrait progressif des forces rwandaises lié à la neutralisation des FDLR par les FARDC. Ce retrait conditionné représente un recul significatif et un faux-pas majeur. Il légitime, au détriment de la souveraineté congolaise, une thèse rwandaise qui associe la présence de son armée en RDC à la menace des FDLR, alors que cette présence est documentée et dénoncée comme un soutien au M23 et une prédation des ressources minières congolaises.


Ensuite, l’accord prévoit une réintégration « au cas par cas » sans autre précision pour les membres du M23, et renvoie la question de ce mouvement armé aux discussions de Doha. Cette approche est préoccupante. La Cour Pénale Internationale (CPI) enquête pourtant sur les crimes commis par le M23 depuis sa recrudescence en 2022, et ce groupe continue d’occuper des zones entières du Grand Kivu, poursuivant ses opérations de pillages miniers. Ignorer ces réalités, c’est balayer d’un revers de main la justice pour les victimes et offrir une impunité de fait à un mouvement criminel. L’accord ne mentionne d’ailleurs ni l’indispensable caution de la société civile, ni des mécanismes clairs de réparation pour les innombrables souffrances endurées.

La mobilisation des experts


Enfin, le narratif semble complètement retourné. La RDC, qui bénéficiait jusqu’alors du soutien unanime des organisations internationales et régionales, exprimé dans de multiples résolutions du Conseil de sécurité, se trouve désormais réduite à une position où elle doit traquer les FDLR, qui plus est, dans des zones occupées par le M23 et l’armée rwandaise. Cette inversion des rôles témoigne d’une diplomatie qui a perdu l’initiative et se retrouve contrainte par des conditions inéquitables. Ces faux-pas nécessitent une réorientation urgente sous peine d’exposer la RDC à de nouveaux cycles d’enlisement et à des manipulations militaires et diplomatiques qui continueront d’alimenter l’instabilité dans l’Est du pays


Pour bâtir une paix juste, véritable et durable, la RDC doit impérativement revenir aux fondamentaux d’une diplomatie efficace. Cela implique de confier la conduite des négociations à son Ministre des Affaires Étrangères, et surtout, de réintégrer et valoriser l’expertise nationale chevronnée.
Cette valorisation passerait notamment par l’intégration d’experts permanents au sein de structures existantes, tel le Desk Grands Lacs, déjà dirigé par son Coordonnateur Fidèle Lufungulo. Des figures comme les anciens coordonnateurs (François Muamba, Claude Ibalanky, Alphonse Ntumba Luaba), l’intérimaire Léon Engulu III, ainsi que les anciens adjoints et assistants principaux du Mécanisme National de Suivi de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba, dont Patrick Mutombo et Martin Ziakwau, possèdent une connaissance et une expérience inestimables. Leur disponibilité et leur participation active sont capitales pour garantir la mémoire institutionnelle et la cohérence des actions diplomatiques futures.


L’avenir de la paix dans la région des Grands Lacs dépend avant tout de la capacité de la RDC à s’appuyer sur une approche diplomatique rigoureuse et cohérente. Une telle approche doit impérativement placer la souveraineté nationale, la justice et le bien-être de ses citoyens au centre de toute négociation, plutôt que de se laisser dicter des conditions inéquitables. Il est plus que temps que la RDC reprenne pleinement le contrôle de son destin diplomatique.

ELUNGU KOBEYA
(Agence Exocet)

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