De la décrispation au pacte national, en passant par les consultations provinciales, le Président de la République dessine un dialogue qu’il veut inclusif, encadré et limité dans le temps. Une manière de reprendre la main sur une séquence politique devenue incontournable.
Analyse
Félix Tshisekedi a choisi de s’adresser à la Nation au moment où le débat sur la nécessité d’un dialogue national prenait une nouvelle ampleur. Mais loin de se contenter de répondre aux appels à la concertation, le Président de la République a donné à cette initiative une architecture, une méthode et surtout un calendrier.
Son adresse de ce jeudi soir apparaît ainsi comme un véritable acte de reprise en main politique. Le chef de l’État ne laisse ni à l’opposition ni aux différentes plateformes politiques le soin de définir seules les contours du processus. Il en fixe les principales étapes, détermine la séquence institutionnelle et annonce les mécanismes devant conduire aux assises nationales.
Autrement dit, Félix Tshisekedi accepte le principe du dialogue, mais entend en demeurer le maître d’œuvre institutionnel.
Une main présidentielle ferme sur le volant
L’annonce de la création prochaine d’un comité chargé de préparer le dialogue constitue le premier marqueur de cette stratégie.
Par ordonnance, ce comité aura pour mission d’assurer la préparation administrative, matérielle et logistique du processus. Une seconde ordonnance viendra ensuite convoquer formellement les assises et en préciser les principes directeurs, les modalités de représentation ainsi que les mécanismes de suivi.
Cette séquence n’est pas anodine. Elle permet au Président de conserver la maîtrise de l’agenda tout en donnant au processus une base institutionnelle clairement définie.
Félix Tshisekedi ne veut manifestement pas d’un dialogue improvisé, négocié dans les couloirs du pouvoir ou dicté par les seuls rapports de force entre formations politiques.
Il veut un processus organisé, balisé et inscrit dans le fonctionnement de la République.
Trois mois pour tourner la page des interminables concertations
Autre élément fort de l’adresse présidentielle : la limitation du dialogue à trois mois.
Dans un pays qui a connu de nombreux forums et concertations politiques, cette contrainte temporelle constitue un message en soi. Le Président entend éviter que les assises ne se transforment en un espace de marchandage permanent ou en une nouvelle institution politique parallèle.
Le processus devrait débuter par des consultations dans les provinces avant de converger vers les assises nationales à Kinshasa.
Cette démarche donne au dialogue une dimension territoriale et populaire, plutôt que de le réduire à un tête-à-tête entre quelques responsables politiques de la capitale.
Les confessions religieuses sont également appelées à jouer un rôle en raison de leur autorité morale et de leur proximité avec les populations.
L’objectif est donc clairement affiché : l’inclusivité sans l’enlisement* .
Tshisekedi tend la main sans renoncer à la justice
L’un des passages les plus significatifs de l’adresse présidentielle concerne la réconciliation nationale.
Le chef de l’État ouvre la porte à ceux qui souhaitent renouer avec la République, y compris ceux que les crises récentes ont conduits à s’éloigner de l’unité nationale.
Mais cette main tendue n’est pas synonyme d’effacement des responsabilités.
Félix Tshisekedi établit une distinction entre ceux qui renoncent sincèrement à la violence et les droits des victimes. La paix, dans cette conception, ne saurait être construite au prix de la justice.
C’est toute la subtilité du message présidentiel* :
Réconciliation, oui. Impunité, non.
Cette équation sera certainement l’un des sujets les plus sensibles des prochaines discussions.
La décrispation : une concession ou une stratégie ?
L’annonce de mesures de confiance et de décrispation politique constitue également un signal majeur.
Une partie de la classe politique réclamait depuis plusieurs mois un apaisement du climat politique comme préalable ou condition de crédibilité d’un éventuel dialogue.
En donnant instruction au gouvernement d’engager la préparation de telles mesures, Félix Tshisekedi apporte une réponse à cette revendication.
Mais là encore, le Président fixe une limite : la décrispation devra se faire dans le respect de la séparation des pouvoirs, de l’indépendance de la justice et des droits des victimes.
Le message est donc double : ouvrir davantage l’espace politique sans transformer le dialogue en instrument d’interférence avec la justice.
Le coup d’avance : transformer le dialogue en pacte national
C’est probablement l’un des éléments les plus ambitieux de l’adresse présidentielle.
Félix Tshisekedi ne présente pas le dialogue comme une simple rencontre destinée à rechercher un compromis entre acteurs politiques, encore moins comme une occasion de procéder à un partage de responsabilités.
Il veut que les assises débouchent sur un pacte national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État.
Plus encore, ce pacte devrait être accompagné d’une matrice politique précisant les engagements de chaque institution, leur calendrier d’exécution et les résultats attendus.
Cette exigence répond à une faiblesse souvent observée dans les précédentes expériences congolaises : des engagements abondants, mais une mise en œuvre parfois insuffisante.
Le chef de l’État entend donc changer la nature de l’exercice.
Le dialogue ne devrait plus être seulement un moment de négociation ; il devrait devenir un contrat politique dont l’exécution peut être évaluée.
Un Président au-dessus des camps ?
C’est ici que se révèle toute la portée politique de l’adresse.
Félix Tshisekedi cherche à se positionner non comme le chef d’un camp négociant avec d’autres camps, mais comme le garant d’un processus présenté comme relevant de l’intérêt national.
Il fixe le cadre, appelle à la réconciliation, tend la main à ceux qui se sont éloignés du processus républicain, annonce des mesures de décrispation et ouvre la porte à un accompagnement international, tout en réaffirmant la souveraineté des choix du peuple congolais.
Cette posture lui permet de se présenter comme un Président au-dessus des intérêts partisans et au-dessus de la mêlée politique.
Mais cette ambition sera confrontée à une épreuve décisive : la confiance.
Car un dialogue peut être inclusif sur le papier et parfaitement encadré sur le plan institutionnel. Il ne deviendra véritablement national que si les principales composantes de la société congolaise acceptent de s’y reconnaître et de considérer ses conclusions comme légitimes.
L’international comme accompagnateur, pas comme décideur
Sur le plan diplomatique, Félix Tshisekedi ouvre également la porte à un accompagnement international.
Les partenaires pourraient être sollicités pour contribuer à la mise en œuvre de certains engagements dans des domaines aussi sensibles que la paix, la reconstruction, la justice transitionnelle, la réforme du secteur de la sécurité ou le développement.
Mais Kinshasa entend conserver l’initiative et la maîtrise du processus.
Le message est limpide : la RDC peut accepter l’accompagnement de ses partenaires, mais ne veut pas leur abandonner la conduite de son destin politique.
Le véritable test commence après le discours
Félix Tshisekedi a désormais posé les pièces sur l’échiquier.
Le comité d’organisation doit voir le jour. Les consultations provinciales devront être engagées. Les critères de participation devront être précisés. Les mesures de décrispation devront être concrétisées. Puis viendra le temps des assises nationales.
C’est à ce moment que la posture présidentielle sera véritablement mise à l’épreuve.
Car le succès du processus ne dépendra pas uniquement de la capacité du chef de l’État à fixer les règles du jeu. Il dépendra aussi de sa capacité à convaincre les acteurs qui contestent encore le cadre politique actuel de prendre part à la démarche.
Pour Félix Tshisekedi, le pari est donc considérable.
Rester au-dessus de la mêlée sans perdre la maîtrise du jeu. Ouvrir la porte du dialogue sans céder le gouvernail. Tendre la main sans sacrifier la justice. Et surtout, transformer un nouveau rendez-vous politique congolais en véritable pacte national.
C’est sur ces fronts que sera finalement jugée la portée de cette adresse à la Nation.
Jeff Saile
